Quand la photographie n’a plus suffi.
Notes sur la perception et la photographie.
« Le monde n’est pas ce que je pense, mais ce que je vis. »
Maurice Merleau-Ponty
Quand la photographie a cessé d’être suffisante
Pendant de nombreuses années, j’ai photographié le mouvement.
Les matchs de polo, les chevaux en pleine accélération, les gestes élégants se déployant devant les spectateurs. Mon travail reposait sur le timing, la précision et la capacité à saisir des instants qui disparaissaient presque aussitôt qu’ils apparaissaient. Comme beaucoup de photographes travaillant dans l’événementiel et le sport, je pensais que la force d’une image résidait dans son intensité. Plus le mouvement était rapide, plus la photographie semblait forte.
Et pendant longtemps, cela m’a suffi.
Puis la pandémie est arrivée et, pour la première fois depuis des années, tout s’est arrêté. Comme beaucoup de personnes, je me suis soudain retrouvée avec du temps. Du temps pour cesser de produire constamment et pour m’interroger sur ce que j’attendais de la photographie au-delà de sa dimension professionnelle. Durant cette période, j’ai suivi une courte formation en photographie contemporaine. Elle n’a duré que quelques mois, mais elle m’a fait découvrir une relation totalement différente à l’image. Nous avons lu Roland Barthes, Susan Sontag et d’autres auteurs qui abordaient la photographie non comme une simple représentation du réel, mais comme une expérience de perception, de mémoire, d’absence et d’émotion.
Au départ, je considérais cela comme une simple parenthèse intellectuelle. Lorsque le monde a rouvert, je suis retournée photographier les matchs de polo et les événements.
Extérieurement, rien n’avait changé.
Intérieurement, tout avait changé.
Les idées rencontrées durant ces quelques mois sont restées quelque part à l’arrière-plan de mon esprit. Lentement, presque imperceptiblement, elles ont commencé à modifier ma manière de regarder les photographies, puis ma manière de regarder le monde lui-même.
En octobre 2025, j’ai entamé une période d’étude plus longue et plus immersive au sein d’une école en ligne indépendante consacrée à la photographie contemporaine, à la théorie de l’image et à la perception, où je poursuis encore aujourd’hui mon apprentissage. Le processus était volontairement lent. Nous avons travaillé la philosophie, les pratiques photographiques contemporaines, le séquençage, le langage visuel et la relation entre l’image et le sens.
Plus je passais de temps dans cet environnement, plus ma compréhension précédente de la photographie devenait instable.
Avec le temps, j’ai pris conscience de la répétition.
Des joueurs différents, des chevaux différents, des tournois différents, mais souvent une structure visuelle similaire. L’image remplissait sa fonction, mais quelque chose en elle ne me semblait plus vivant.
J’ai réalisé que ce qui m’intéressait n’était plus seulement l’événement visible.
Ce qui a commencé à me fasciner était tout ce qui l’entourait. Le silence avant le mouvement. La trace émotionnelle qui lui survit. L’atmosphère entre les corps. La tension invisible qui ne peut jamais être totalement expliquée.
Je ne cherchais plus l’instant décisif.
Je cherchais la présence.
Cette transformation a également modifié ma manière de regarder les chevaux eux-mêmes. En réalité, je ne les ai jamais perçus uniquement comme des sujets sportifs. Depuis l’enfance, les chevaux occupaient déjà une place particulière dans mon imaginaire. À travers les films, la littérature et les souvenirs, j’avais intuitivement le sentiment que la relation entre l’être humain et le cheval dépassait largement la fonction, la compétition ou la performance.
Le cheval n’a jamais été simplement un animal à photographier.
Il était une présence émotionnelle et psychologique.
Aujourd’hui, ce qui m’intéresse le plus n’est ni le cheval lui-même, ni même l’être humain qui se tient à ses côtés, mais l’espace invisible qui existe entre eux. Une forme d’échange silencieux. Une transformation qui se produit souvent sans langage et parfois même sans contact physique.
Comment la proximité d’un animal transforme-t-elle une personne intérieurement?
Comment la présence circule-t-elle entre les êtres vivants?
Que reste-t-il dans un espace lorsque le mouvement a disparu?
Ces questions ont progressivement éloigné mon travail de la documentation pour le rapprocher de quelque chose de plus fragile, de plus incertain et de plus difficile à définir.
Dans le même temps, j’ai été de plus en plus attirée par la disparition, les horizons flous, la fragmentation, les traces et les formes instables.
La photographie contemporaine m’a donné la permission de ne plus tout résoudre à l’intérieur de l’image.
Je n’éprouvais plus le besoin que mes photographies transmettent un sens unique ou qu’elles s’expliquent immédiatement. Ce qui comptait n’était pas seulement ce qui pouvait être vu, mais aussi ce qui pouvait être ressenti.
J’ai commencé à comprendre la photographie moins comme un outil de production d’images que comme une manière de réfléchir à la perception elle-même. L’appareil photo est devenu moins un instrument de contrôle qu’un moyen d’observer des états émotionnels et psychologiques difficiles à formuler directement.
À bien des égards, mon travail existe désormais quelque part entre la présence et la disparition.
Entre le visible et l’émotionnel. Entre le corps et son absence.
Je photographie encore les chevaux, mais je ne recherche plus seulement le mouvement, l’élégance ou le spectacle. Je recherche les moments où quelque chose devient psychologiquement instable, où l’image commence à se dissoudre dans la sensation plutôt que dans la description.Peut-être que cette transformation n’est pas apparue soudainement. Peut-être qu’elle était déjà présente sous la surface de mon travail antérieur, attendant simplement l’émergence d’un autre langage visuel.
Ce qui a changé n’est pas seulement le type d’images que je souhaite créer.
Ce qui a changé, c’est la manière dont j’ai appris à voir.
